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LES ARMENIENS ET LE CINEMA AMERICAIN
par "Les Arméniens et le cinéma américan," Le Cinéma Arménien, Paris: Centre Georges Pompidou, 1993, pp. 104-122.

Dickran Kouymjian
Titulaire de la chaire Haig Berberian d'études arméniennes
California State University, Fresno


On n'a encore jamais tenté d'écrire l'histoire du cinéma arménien en Amérique. On n'a même pas défini les termes qui permettraient un examen convenable de ce qu'on entend par "film arménien". Il faut donc aborder la question à divers niveaux, dont certains touchent le concept même de la réalisation de films arméniens. Si on entend par ce dernier terme ceux dont la langue est l'arménien, le nombre n'en est pas important : une demi-douzaine seulement, dûs à quelques metteurs en scène. Le domaine est sensiblement plus vaste si l'on prend en compte les films et les documentaires faits par ou au sujet des Arméniens. Mais là encore nous restons dans un champ relativement restreint : une vingtaine d'oeuvres. Ce n'est que lorsque l'on considère les films tournés par des metteurs en scène d'origine arménienne et qu'on y ajoute les producteurs, les acteurs, les monteurs et les techniciens de même origine qu'on peut commencer à parler des "Arméniens dans le cinéma américain" comme d'un vaste sujet concernant des centaines de films et des dizaines d'acteurs.

Dans cette brève vue d'ensemble, il est impossible de parler de tout et il faudra se contenter d'une appréciation générale sur quelques-uns des films qui seront projetés pendant le festival du Cinéma arménien. On mettra en particulier l'accent sur 1) les films en langue arménienne, 2) les metteurs en scène arméniens.

Le document le plus ancient du type "made in America" concernant les Arméniens est un précieux film de quinze minutes tourné en 1919 dans la République arménienne par le Service des Transmissions de l'armée américaine pour la commission envoyée là-bas, sous la direction du général James G. Harbard, par le président Woodrow Wilson. Harbard était chargé d'étudier la possibilité pour les Etats-Unis d'assumer le mandat sur l'Arménie après la première guerre mondiale. Ce film, conservé dans les archives nationales à Washington, saisit la République dans la seconde année de son existence et contient des images émouvantes des dirigeants arméniens de l'époque. J. Michael Hagopian -- dont nous aurons l'occasion de reparler -- en utilisa des extraits dans des documentaires historiques sur la question arménienne et la vie des Arméniens aux Etats-Unis. Il réalisa même un court métrage Mandate for Armenia (Mandat pour l'Arménie) (1988, 30") autour du film de Harbard.

Peu de temps après fut diffusé un film sur le génocide intitulé Auction of Souls (Ames aux enchères ), film que je n'ai pas vu. Il fut conçu d'après l'oeuvre de H. L. Gates, Ravished Armenia (l'Arménie dévastée ) qui racontait l'histoire d'Aurora (Archalouys) Mardiganian, publiée en 1918 par l'"American Committee for Armenian and Syrian Relief". Oscar Apfel réalisa le film, sur un scénario de Nora Waln, produit par William N. Selig. Mardiganian joua son propre rôle et Irving Cummings fut Antranig, son amant. L'ambassadeur américain en Turquie, au moment du génocide, Henry Morgenthau, ainsi que 200 orphelins arméniens y firent une brève apparition. On projeta ce film en 1919 et 1920 dans la plupart des grandes villes américaines, ainsi qu'au Mexique, à Cuba, en Grande-Bretagne et probablement en France. Une publicité le concernant parut dans les journaux américains tel que le Los Angeles Examiner daté du 23 juin 1919. La présentation en fut même prolongée au Clunes Auditorium. Le film fut tourné sous les auspices du "Committee for Armenian Relief", organisme humanitaire, qui en avait fait la publicité puisque des affiches l'annonçant sont parvenues jusqu'à nous. Pour autant que je sache, il n'en existe pas de copie.

Un autre film de l'époque -- probablement tourné à New York en 1922 ou 1923 -- portait le titre de Harem Master (Le maître du harem). Il est censé décrire la vie du général Antranig, et on pensa que ce titre un peu saisissant aiderait à sa diffusion. Sétrag Vartian -- je parlerai de ses films plus loin -- faisait partie de la distribution. Selon lui, il avait été fait par un certain Baghdassarian.

On présume que plus d'un documentaire d'amateur fut produit en Amérique pendant cette période. L'un d'entre eux a fait récemment surface. Tourné en 1924 par Vahan Altchian, il a pour sujet le général Antranig alors qu'il vivait à Fresno, en Californie. On peut en trouver des copies à Erévan et à Paris. Les archives cinématographiques du Programme des études arméniennes de l'Université d'Etat de Californie à Fresno possèdent trois de ces bandes, totalisant trente minutes en tout, datant de 1929-1931, et montrant des pique-niques sur la côte est des Etats-Unis, dont l'un organisé par le parti hentchak, où l'on peut voir des personnalités politiques et religieuses arméniennes de l'époque.

Le premier à faire des films en langue arménienne dans ce pays fut Sétrag Vartian (Diyarbekir 1904-Los Angeles 1984). Ses deux films et son documentaire furent tous les trois tournés en à la fin des années 30 et au début des années 40. Il avait commencé sa carrière dans le théâtre arménien aux Etats-Unis, faisant des tournées comme acteur et chanteur dans la fameuse comédie musicale Archin mal alan à la fin des années 20 et au début des années 30. Il monta une société de production à New York et dans le New Jersey et, en 1937, presque seul, il produisit, mit en scène et joua le rôle principal de ce premier long métrage. Aujourd'hui encore, Archin mal alan, avec son décor 1900, sa vitalité et sa grosse farce, continue à enchanter le public. Cette comédie de moeurs, écrite à l'origine en azerbaïdjanais et traduite par Malalian, connaît toujours un franc succès en Arménie.

L'histoire est celle d'un jeune bourgeois occidentalisé, qui, pour se trouver une fiancée, se déguise en marchand de vêtements ambulant de façon à pouvoir entrer chez les dames. En dépit de quelques imperfections techniques, le film a la même spontanéité et la même fraîcheur que la pièce. Vartian s'installa en Californie avant de réaliser ses deux autres films pendant les années 40. Le premier fut un long métrage, l'opéra Anouche d'Armen Tigranian (1945), avec Zarouhi Elmassian, sa femme, dans le rôle de Saro. Son dernier film fut un documentaire dramatique: The Life and Songs of Gomidas Vartabed (la vie et les chants de Gomidas) (1946). Dans les années 70, il alla à Erévan avec l'intention de faire une co-production de Kikor de Hovhannès Toumanian suivant un scénario très élaboré, mais le projet n'eut pas de suite. Un quart de siècle devait s'écouler avant qu'une nouvelle série de films en arménien ne vît le jour aux Etats-Unis.

Pendant toute la période qui va de la fin des années 20 à la fin des années 50, un nom domina l'imagination des Arméniens : Rouben Mamoulian (Tiflis 1897-Los Angeles 1987). Né dans une famille de la bonne société, très adonnée aux arts, il subit au début de son adolescence l'attrait de la scène. Finalement, il alla étudier le droit à Moscou, mais il travailla simultanément au théâtre avec des maîtres comme l'Arménien Vakhtangov et le légendaire Stanislavski. En 1922, il devint vite célèbre à Londres en se produisant au St James Theatre, et l'année suivante, après avoir refusé une offre du Théâtre des Champs-Elysées à Paris, il se rendit à Rochester, dans l'Etat de New York, où George Eastman, le fondateur de Kodak, avait formé le nouvel "American Opera Theatre". Là, pendant trois ans, il mit en scène des opéras de Verdi, Bizet, Wagner, Debussy, et Gilbert et Sullivan. Puis il alla à Broadway où il devint l'un des metteurs en scène les plus recherchés de la scène américaine. En 1929, le Paramount l'invita à visiter ses studios Astoria de New York à l'occasion du tournage d'un film. En cette même année, il fit son premier film, Applause (Applaudissements), qui reste l'un des grands classiques de la première année du parlant. Sa direction de Helen Morgan et son instinct caractéristique du mouvement et du rythme prouvèrent à tous que Mamoulian faisait très aisément la transition de la scène à l'écran, mais qu'il était aussi un grand créateur et innovateur.

Durant les quatorze années qui suivirent, il mit en scène -- et parfois produisit -- quatorze films dont la plupart figurent parmi les grands classiques de Hollywood. Son ingéniosité et son audace, son intelligence et son raffinement cosmopolite apportèrent au cinéma américain une dimension dont il avait grand besoin. Ses deux derniers films furent tournés après la Deuxième Guerre mondiale : Summer Holiday (Belle jeunesse ) (1947) et Silk Stockings (la Belle de Moscou ) (1957). Dans sa carrière,il dirigea les plus grands acteurs de l'époque: Fredric March, Greta Garbo, Helen Morgan, Miriam Hopkins, Gary Cooper, Marlène Dietrich, Maurice Chevalier, Randolph Scott, Irene Dunne, Anthony Quinn, John Carradine, Henry Fonda, Fred Astaire, Mickey Rooney, Walter Huston, James Cagney, Barbara Stanwyck et d'autres, dans des films aussi divers que Doctor Jekyll and Mister Hyde (1931), (1932), Queen Christina (La reine Christine ) (1933), The Mark of Zorro (Le signe de Zorro ) (1940), Becky Sharp (1935) et Song of Songs (Le Cantique des Cantiques ) (1933),
Mamoulian travaillait en même temps à Broadway où il montait quelques-unes des comédies musicales américaines les plus célèbres: Porgy and Bess (1935), Oklahoma (1943), Carousel (1945). Au cours des trente dernières années, il s'attela également à divers projets théâtraux (Hamlet, 1966) et écrivit beaucoup. Son oeuvre dans le cinéma et le théâtre américains est considérée depuis longtemps comme "classique" et une trentaine de festivals Rouben Mamoulian ont déjà eu lieu dans le monde, dont trois à Paris.

Comme exemple d'innovation, on peut citer Becky Sharp (1935), le premier film à employer le technicolor -- qui venait d'être inventé -- d'une façon dramatique. Là, la couleur ne sert pas seulement à embellir l'image mais elle est également utilisée dans un sens symbolique. Sur cet emploi symbolique, Mamoulian s'est exprimé dans plusieurs articles. Ainsi, dans la grande scène du bal, les couleurs claires originales tournent au vert et au bleu puis, dans une modification dramatique, passent à un rouge s'intensifiant à mesure que la menace des canons de Napoléon se rapproche de la salle de bal. Becky Sharp est tiré d'un des chefs d'oeuvre de la littérature anglaise,Vanity Fair (La foire aux vanités ) de William Thackeray. C'est l'un des rares films qui parvienne à rendre l'essence d'un grand roman. Miriam Hopkins, l'étoile de Dr. Jekyll and Mr. Hyde, est magistralement dirigée par Mamoulian, lequel fait preuve de ce génie qui le caractérise quand il s'agit de tirer le maximum d'une grande actrice. Outre l'innovation dans l'emploi de la couleur, le film porte son habituelle marque de rythme et d'élégance. Jacques Siclier a bien souligné dans Le Monde (9 décembre 1987) ces qualités dans son hommage intitulé "La mort de Rouben Mamoulian, directeur de vedettes".

L'écrivain américain d'origine arménienne, William Saroyan, admira Mamoulian et se lia d'amitié avec lui quand il travailla à Hollywood en 1936 et de nouveau en 1942. C'est en 1942 que Saroyan fit un film -- dans de bizarres circonstances -- aux studios de la MGM. En décembre 1941, Louis B. Mayer le fit venir de Broadway à Hollywood afin qu'il écrivît un scénario susceptible d'inspirer au public américain l'élan patriotique qu'exigeait la guerre dans laquelle on venait d'entrer. Ce fut The Human Comedy (La comédie humaine) (1943, 118") qui devait par la suite être son premier roman. Saroyan tenait à diriger le tournage pour éviter que n'arrive à son film ce qui était arrivé à ses pièces mises en scène par de soi-disant professionnels incapables de percevoir ses intentions profondes. Lorsque Louis Mayer lui demanda s'il avait déjà fait un film, Saroyan répliqua: «Non, mais donnez-moi trois jours et je vous apporte un film de professionnel.» Mayer accepta pour éviter de le mécontenter, et trois jours plus tard, Saroyan revint avec The Good Job (Le bon métier), un court métrage (11") tiré de sa nouvelle A Number of Poor (Quelques pauvres), film qui fut diffusé par la MGM en 1942. On ne le laissa cependant pas réaliser The Human Comedy qui avait Mickey Rooney pour vedette et Clarence Brown comme metteur en scène, et qui connut un succès immédiat. Furieux, l'écrivain quitta la MGM et essaya de racheter pour $80 000 son scénario. (Mayer lui avait donné $60 000 pour son travail.) Dans sa colère, Saroyan transforma ce scénario en un roman qui fut publié juste avant que le film ne paraisse. Il écrivit également une pièce très acide contre Louis Mayer, Get away Old Man (Va-t-en, vieil homme!) qui fut jouée à Broadway en 1943. Et, en cette même année, Saroyan remporta l' Oscar du meilleur scénario pour The Human Comedy .

En 1948, James Cagney et son frère produisirent un long métrage (109") réalisé par H.C. Potter d'après la pièce de théâtreThe Time of Your Life (Le temps de votre vie) qui avait valu à Saroyan le prix Pulitzer en 1939. Outre ces trois films, il y en eut trois autres, très courts, basés sur ses nouvelles : The Barber Whose Uncle Had His Head Bit off by a Circus Lion (Le coiffeur dont l'oncle eut la tête mordue par un lion de cirque) (1984, 16"), The Coldest Winter Since 1854 (L'hiver le plus froid depuis 1854) (1987, 31") réalisés tous les deux par Valery Melkonian aux studios ArmenFilm à Erévan, le dernier avec des dialogues en anglais. C'est son neveu Hank Saroyan qui vient d'achever le troisième, The Parsley Garden (Le jardin de persil) (1993, 30"). Il y a aussi une quinzaine de productions de télévision réalisées d'après diverses pièces et nouvelles de Saroyan, dont six furent supervisées par l'auteur lui-même en 1953 pour la célèbre émission Omnibus d'Allistar Cooke. Le photographe Paul Kalinian, de Fresno, a fait deux films sur Saroyan, William Saroyan: An Introduction (1982, 25"), un montage de photos anciennes, avec une narration par Saroyan, et William Saroyan: The Man, the Writer (William Saroyan : l'homme, l'écrivain) (1991, 63").

Mamoulian mis à part, ce n'est que bien après la Deuxième Guerre mondiale que les Arméniens apparurent dans la mise en scène. Dans les années 60, deux d'entre eux, Aram Avakian (New York, 1926-1987) et Richard Sarafian (New York, 1927-), furent considérés comme d'importants metteurs en scène à Hollywood et New York. Avakian, après ses études à Yale University et à la Sorbonne, commença avec des documentaires comme Jazz on a Summer Day (Jazz, un jour d'été) (1959, 84"), premier documentaire de long métrage sur un festival de jazz, puis il fit : Girl of the Night (Fille de la nuit) (1960, co-réalisateur), où les nouvelles techniques "freeze-frames" et "jump-cut" furent utilisées avec brio, Lad, a dog (Lad, un chien) (1963, 100"); End of the Road (Le bout de la route) (1970, 110"); Cops and Robbers (Gendarmes et Voleurs) (1973, 89") avec Stacey Keach, son film le plus controversé et le plus drôle, nous montrant deux policiers new-yorkais qui s'engagent dans la voie du crime et s'en tirent (présenté à Paris en août 1983 à l'Olympic); et enfin 11 Harrow House (1974, 95") avec Candice Bergen, James Mason, John Gielgud, et Charles Grodin. Avakian fut également apprécié comme monteur, et, de 1983 à 1986, il fut professeur d'art cinématographique au "College of Arts" de Purchase, New York.

Le film le plus connu de Richard Sarafian est probablement Vanishing Point (La disparition) (1971, 99" et 107") avec Barry Newman et Charlotte Rampling, illustrant certes la poursuite la plus compliquée de tous les temps, mais surtout le voyage allégorique de «l'étranger», du «marginal» du XX siècle. Très lié à Robert Altman au Kansas, il en épousa la soeur. Ses autres films sont: Ordeal at Dry Red (Supplice à Dry Red) (1957), le western Terror at Black Falls (Terreur à Black Falls) (1962, 76"); Andy (1963, 86") qui eut du succès à Cannes, I Spy J'espionne) (série d'émissions télévisées, de 1963 à 1968, avec Bill Cosby), Run Wild, Run Free (Cours et sauve-toi) (1969, 100"); Fragment of Fear (Un peu d'effroi) (1970) avec David Hemmings, Man in the Wilderness (L'homme dans le désert) (1971, 105") avec Richard Harris et John Huston; Lolly Madona XXX (1973, 103"), avec Rod Steiger, donné aussi à l'Olympic, en août 1983, The Man Who Loved Cat Dancing (Celui qui aimait une fille nommée Cat Dancing) (1973, 114") avec Burt Reynolds, Sarah Miles et Lee J. Cobb, The Next man (Le suivant) (1976, 108"), avec Sean Connery, Sunburn (Le hâle) (1979, 94"), avec Farah Fawcet, The Gangster Wars (Les guerres de gangsters) (1981, 121"), Eye of the Tiger (L'oeil du tigre) (1986, 90"), Liberty (1986, pour la télévision), sur le centenaire de la statue de la Liberté, et Street Justice (Justice de rues) (1987, 93").
C'est en 1964 que le premier film d'après-guerre en arménien fut tourné à Hollywood par Marzpetouni. A Debt of Blood (La dette de sang) avait comme vedettes Lillit Marzpetoumi et Sarky Mouradian, et son but était de se procurer des fonds, par une entreprise commerciale, afin de financer un film sur le génocide, en particulier sur les événements de Karahissar, sous le titre Their Forgotten Cry (Leur cri oublié). La mort prématurée de Marzpetouni laissa le scénario inachevé.

A peu près au même moment, J. Michael Hagopian (Van 1913-), après avoir obtenu de Harvard son doctorat en relations internationales, se tourna vers le cinéma en fondant l'"Atlantis Films Company". Il réalisa plus de 50 films documentaires sur des minorités ethniques et des pays étrangers comme Ali and His Baby Camel (1953), Asian Earth (Terre d'Asie) (1954, 22"), Jerusalem, Center of Many Worlds (Jérusalem, centre de divers mondes) (1969), Africa Is My Home (L'Afrique est mon pays) (1978, 21"), Century of Silence (Le siècle du silence)(1978) sur les Indiens d'Amérique. Il commença à faire des documentaires arméniens avec Historical Armenia (L'Arménie historique) (1967), Where are My People? (Où sont les miens?) et Soviet Boy (Le jeune soviétique) mais, en fait, c'est le film réalisé en 1975 pour le soixantième anniversaire du génocide qui impressionna les spectateurs, un peu partout dans le monde. Le film a deux versions: une courte, The Forgotten Genocide (Un génocide oublié) (1975, 28"), et une plus longue, The Armenian Case (La cause arménienne) (1976, 43"), tous deux commentés par Michael Connors (Ohanian), que des millions de téléspectateurs connaissent sous le nom de Mannix. Les réseaux américains de télévision diffusèrent ces deux films. Hagopian, réalisa un important documentaire, Strangers in a Promised Land (Etrangers en terre promise) (1984, 65"), qui retrace l'histoire de la typique communauté arméno-américaine de Fresno, en Californie, pays de Saroyan et de bien d'autres, entre 1881 et 1981. Le commentateur en est l'ancien gouverneur arménien de l'Etat de Californie, George Deukmejian. Cette oeuvre reçut un accueil enthousiaste. Elle vise à montrer en termes très positifs les réalisations des Arméniens en dépit du génocide, des persécutions et de la discrimination américaine. Hagopian est également le fondateur de l'"Armenian Film Foundation" qui finança le film et mena une vaste campagne (parmi d'autres groupes) d'enregistrement sur vidéocassette des témoignages des survivants du génocide. D'autres films parrainés par l'AFF comprennent : Legacy (Héritage) (1987, 43") sur l'importance des films relatant l'histoire de l'Arménie, Cilicia, Rebirth (Cilicie, Renaissance) (1988, 26"), Ararat Beckons (L'Ararat fait signe) (1990, 48") sur la première ascension du Mont Ararat, et The Armenian Genocide (Le génocide arménien) (1991, 25") conçu pour les écoles publiques californiennes, qui fut violemment attaquée par le "lobby" turco-américain, et dont la distribution fut arrêtée. L'"Armenian Film Foundation" organise également des festivals du film arménien à Los Angeles.

En 1970, Sarky Mouradian commença une série de films en arménien qui connurent un succès populaire mais dont la valeur cinématographique est discutable; ils furent largement critiqués par les cinéphiles. Il s'agit de Tears of Happiness (Larmes de joie), Sons of Sassoun (Fils de Sassoun) (1976-77) et Promise of Love (Promesse d'amour) (1978). Le dernier film de Mouradian, The Forty Days of Musa Dagh (Les quarante jours de Moussa Dagh) (1982), fut produit par John Kurkjian qui en acheta les droits. En dépit d'une grande publicité, ce film en anglais est un échec du point de vue artistique. A ma connaissance, il ne fut projeté que dans les milieux arméniens. Ce n'est pas seulement la médiocrité de sa conception qui est regrettable mais le fait qu'on ait gâché là une valeur arménienne essentielle. Quand essaiera-t-on de nouveau de faire un film d'après le roman de Franz Werfel? Henri Verneuil a probablement eu raison de dire que ce livre ne se prêtait pas à une réalisation cinématographique? Peut-être, il nous aurait fallu un Mamoulian puisque, d'un livre autrement difficile -- Vanity Fair -- celui-ci a su tirer le brillant Becky Sharp. On dit qu'il avait proposé à Mouradian et Kurkjian de les aider bénévolement à réaliser Les quarante jours de Moussa Dagh, (entreprise au sujet de laquelle il était renseigné puisqu'à l'origine, en 1935, la MGM en avait acheté les droits et que c'était lui qui devait en assurer la mise en scène) mais on lui répondit poliment qu'on n'avait pas besoin de ses services.

A la même catégorie de films appartient celui de Hrayr Toukhanian Assignment Berlin (Mission à Berlin ) (1982), qui raconte en anglais l'histoire de l'assassinat de Talaat pacha et le procès de Soghomon Tehlirian. Avant ce film, Toukhanian avait fait des documentaires pour des entreprises, mais il n'était manifestement pas à même de fournir des oeuvres de qualité. Une fois de plus, malgré la présence d'acteurs professionnels connus, ce film ne convient pas à un public averti. Il connut cependant le même succès que les Quarante jours de Moussa Dagh parce qu'il fait appel aux imaginations populaires. Là encore un grand potentiel a été gâché. Qui refera un film sur ce sujet dans un proche avenir?

A la fin des années 80, de plus jeunes réalisateurs conçurent de très bons films sur le Génocide et ses conséquences. Le meilleur d'entre eux est Theodore Boghosian de Boston qui acquit une excellente réputation à la télévision publique avant de produire et réaliser An Armenian Journey (Un voyage arménien) (1988, 60"). Le personnage principal est une rescapée du Génocide, Miriam Davis. Boghossian l'accompagne alors qu'elle retourne à son lieu de naissance, en Turquie, et dans les lieux où elle a vu successivement mourir son père, sa mère et son frère. Back to Ararat (Retour à l'Ararat) (1988, 100") par le Suédois PeÅ Holmquist est également un documentaire émouvant, produit par une compagnie suédo-américaine, avec une distribution américaine.
Parmi ceux qui font des documentaires sur le Génocide et les problèmes actuels de l'Arménie, on citera Eva Medzorian qui a réalisé Nagorno-Karabagh: A Quest for Human Rights (Nagorno-Karabagh: à la quête des droits de l'homme) (1992, 26"), et , Armenian Struggle for Survival, Refugees (Des Arméniens luttent pour leur survie : les réfugiés) (1993, 16") avec la collaboration du metteur en scène Zhirayr Agavelyan, Thomas A. Ohanian, The Armenian Genocide 1894-1896, 1915-1919 (1982, 60"), Razmik Grigorian de Grande-Bretagne qui remporta en 1984 le premier prix au concours de l'"Armenian Film Foundation" avec Missing One (Le disparu) (1984, 23"), histoire d'un soldat anglais témoin du Génocide, Harpik Avedian, Armenian Genocide (1987). On notera également Everyone's Not Here: Families of the Armenian Genocide (Il y a des absents : familles du Génocide arménien) (1988, 29"), réalisé pour l'"Armenian Assembly of America" par "Intersection Associates", qui discute de la relation entre les rescapés et leurs petits-enfants américanisés, et Bread from Stones: Armenia after the Earthquake (Pain de pierre : l'Arménie après le tremblement de terre) (1990, 25") par "Moving Images" de Seattle.
Les metteurs en scène que nous avons cités constituent une liste qui est loin d'être exhaustive. On mentionnera aussi les films de Bob Kelljan (1930-1982) Count Yorga, Vampire (1970, 91"), The Return of Count Yorga ( Le retour du comte Yorga) (1971), et Scream Blacula, Scream (Crie, Blacula, Crie!) (1973, 96"), Angels in Vegas (1978). Kelljan était également connu pour son travail à la télévision.

Si on espère voir des films de qualité produits ou réalisés par des Arméniens en Amérique, c'est vers la nouvelle génération que l'attention doit se tourner, génération ayant fait des études cinématographiques poussées dans les meilleures universités américaines. Parmi les producteurs, les plus célèbres on note Howard Kazanjian avec The Return of the Jedi (Le retour du Jedi) et Bob Papazian avec The Day After (Le lendemain) réalisé pour la télévision. Ces deux films connurent un grand succès en France sur petit et grand écrans. Les metteurs en scène les plus prometteurs, n'ont pas atteint la quarantaine, voire la trentaine. Nigol Bezjian (1955-), originaire d'Alep, mais dont la formation cinématographique s'est faite dans les universités de New York et de Los Angeles, est le premier qui ait parlé de la violence politique arménienne dans The Hour of the Grey Horse (L'heure du cheval gris) (1984, 54") qui remporta cette même année un prix dans la compétiiton organisée sous les auspices de l'"Armenian Film Foundation". Il s'agit de l'histoire d'un jeune militant qui abat un diplomate turc. Ses films précédents , A Rock, a Rope and a Tree (Un roc, une corde et un arbre) (1980, 25"), Cycle Carmen (1981, 27), Hangman (Bourreau) (1982, 9") et Billy's Night (La nuit de Billy) (1986, 18") sont de courts métrages qui traitent de l'amour sur un ton dramatique. Son dernier film, le plus ambitieux, est un long métrage bilingue,Chickpeas (Pois chiches) (1992, 120"), en arménien et anglais. Ce sont les aventures de trois jeunes immigrés arméniens qui ont quitté une diaspora (Beyrouth) pour un autre (Los Angeles). Joue également dans ce film Arsiné Khanjian, l'actrice mascotte du réalisateur arméno-canadien, Atom Egoyan. En dépit de la modicité de son budget, Chickpeas a été chaleureusement accueilli dans le circuit des festivals. Bezjian est le chef de file de la nouvelle vague des jeune realisateurs arméno-américains, dont la plupart résident à Los Angeles. Il a également apporté son aide à la production des documentaires d'Artinian et de Madzounian cités plus loin. Sa femme, Roxanne Bezjian (Los Angeles 1961-), forte de son expérience à la télévision, vient de terminer l'excellent documentaire, Charles Garry, Street Fighter in the Courtroom, (Charles Garry, Un combattant de rue dans la salle de tribunal) (1992, 60") où elle rend hommage à l'avocat Charles Garry (Garabedian, 1910-1992), qui, au nom des droits de l'homme, prit toujours la défense des cas difficiles dont personne n'osait ou ne voulait s'occuper.

D'autres jeunes réalisateurs arméniens travaillent également à Los Angeles. Bill Ohannessian, dont le montage de Strangers in a Promised Land de Hagopian, a contribué à en faire un film au-dessus de la moyenne, a aussi expérimenté de nouvelles techniques. Ses Shaved Legs (Jambes rasées) (1981) a été projeté au premier Festival du Film Arménien à Los Angeles en 1982, mais le cinéaste ne fait actuellement que des montages de films. Tina Bastajian (Los Angeles 1962-) a fait deux très courts films expérimentaux, Oyster Bar (Comptoir d'huîtres) (1984, 6") avec des dialogues en français et anglais, et Yellow Aria (Aria jaune) (1986, 13") en anglais et italien. Pendant plusieurs années, elle a travaillé sur un film bilingue, arménien-anglais, ayant trait à la mémoire, aux déplacements forcés, à la survie, aux femmes, et intitulé Jagadakeer-Destiny : What Is Written on One's Forehead (Jagadakir-destin : Ce qui est écrit sur son front ) (1989-93, 30"). Sylvette Artinian, qui a completé ses études à UCLA, fait des montages de films vidéo; pour sa fiction Waiting for Mary (En attendant Marie) (1989, 20"), Nigol Bezjian fut son réalisateur adjoint et Ara Madzounian son cameraman adjoint. Ce dernier a réalisé un certain nombre de films : The Dull Blade (La lame émoussée) (1985), This Time (Cette fois) (1986) en vidéo, The Pink Elephant (L'éléphant rose) (1987), tourné par Nigol Bezjian, et enfin, avec la collaboration de la télévision tchèque, un documentaire sur l'Arménie intitulé Land of Open Graves (Terre de tombes ouvertes) (1990). Il travaille actuellement sur un court film pédogogique ayant pour sujet les Arméniens et le SIDA. On peut également mentionner Melvie Arslanian qui fit dans les années 80 un film expérimental Stiletto, de quarante-cinq minutes, ainsi que Deran Sarafian, le fils de Richard Sarafian, qui réalisa une série de films d'épouvante -- Alien Predators (Rapaces extra-terrrestres) (1986, 92"), Death Warrant (Arrêt de mort) (1990, 89"), To Die For (Mourir pour) (1989, 94") -- et plus récemment un film d'espionnage tourné à Moscou.
La comédienne Nora Armani, née au Caire, joue également un rôle important sur la scène cinématographique arménienne de Los Angeles. C'est la première actrice américaine à jouer dans un film en arménien -- Zhamgedeh yot or (Date limite : sept jours ) (1992, 98") d'Ara Ernjakian d'Erévan -- en outre, elle est la distributrice officielle d'ArmenFilm aux Etats-Unis par l'entremise de sa propre compagnie Meronk Films. Avec son mari, le comédien Gérard Papazian, elle a créé et mis en scène Sojourn to Ararat (Séjour à l'Ararat), une présentation dramatique de la littérature arménienne à travers les âges.

On connaît peu, dans les cercles arméniens, le documentariste Gary Conklin (Chankalian), (Fresno 1932-), qui s'intéresse aux artistes, aux écrivains, aux intellectuels. Ses films les plus connus sont : Paul Bowles in Morocco (Paul Bowles au Maroc) (1970, 57") sur le compositeur et l'auteur américain; Rufino Tamayo: The Sources of His Art (Rufino Tamayo : les sources de son art) (1972, 28") ayant pour narrateur Octavio Paz et John Huston, et la musique de Carlos Chávez; Memories of Berlin: The Twilight of Weimar Culture (Souvenirs de Berlin : le crépuscule de la culture de Weimar) (1976, 72"), coproduction avec le "Canadian Broadcasting Corporation"; L.A. Suggested by the Art of Edward Ruscha (Los Angeles suggeré par l'art d'Edward Ruscha) (1980, 28"); Gore Vidal: The Man Who Said No (Gore Vidal : l'homme qui a dit non) (1983, 99"), long métrage sur la campagne électorale de l'écrivain-critique pour obtenir le siège de sénateur de Californie; Notes from "Under the Volcano" (Notes sur "Sous le volcan") (1984, 59") concernant le tournage du film de John Huston, Under the Volcano; et plus récemment, A Question of Class: English Literary Life 1918-1945 (Une question de classe : la vie littéraire anglaise de 1918 à 1945) (1992,100"). Conklin fait actuellement des recherches pour réaliser un documentaire sur William Saroyan; d'autre part, il travaille sur un film ayant pour sujet la vie sociale à Hollywood.

Parmi les autres documentaristes, Alex Keshishian, avec son Truth or Dare or In Bed with Madonna (Vérité ou audace ou Au lit avec Madonna) (1991, 118") s'est fait un nom, ainsi qu'Ara Chekmajian, récipiendaire d'un "Emmy", qui réalisa un beau film biographique Forever James Dean (1988, 69"). Moins satisfaisant est le Dr. Caligari (1989, 80") de Stephan Sayadian, une lourde parodie du grand classique.

Toujours du continent américain, on doit rappeler le nom du Canadien Atom Egoyan (Le Caire 1960-), considéré comme le plus talentueux de la nouvelle vague de l'Ontario. Le Festival de La Rochelle lui rendit hommage l'année dernière, ainsi que la Cinémathèque du Centre Pompidou et la Galerie nationale du Jeu de Paume, cette année. Attiré par les idées de Marshall McLuhan, il est spécialement préoccupé par les images, celle de la télévision et de la vidéo en particulier, dans la plupart de ses films : de Family Viewing (Prises de vue en famille) (1986, 86") à The Adjuster (L'ajusteur) (1991, 102"), succès plus commercial, qui remporta le premier prix au festival de Moscou en 1991. Ses autres films sont Next of Kin (Le plus proche parent) (1984, 74"), La boîte à soleil (1988, 92"), Speaking Parts (1988, 92"), et Montréal vu par...(1990). On retrouve l'actrice Arsiné Khanjian dans la majorité de ses films. Egoyan vient de terminer sa première coproduction avec l'ArmenFilm d'Erévan, intitulée Oratzouytz (Calendrier), et il est en train d'achever Gross Misconduct (Grossière inconduite) sur le joueur de hockey, Brian Spencer. La sortie de ces deux films est prévue pour cette année.

Dans une toute autre catégorie se situe Eric Bogosian de New York. Brillant acteur satirique, son Talk Radio (Causeries radiodiffusées) (Universal, 1989, 110") réalisé avec Oliver Stone, est un tour de force d'interprétation et un commentaire cinglant sur le sectarisme américain. Son "one man show" dans un théâtre "off Broadway", qui a été filmé sous le titre Sex, Drugs, and Rock 'n Roll (1991, 100"), est tout aussi saisissant dans son intensité. Une autre forte personnalité est Cher Sarkissian (1946-). Après une carrière fort réussie de chanteuse, en compagnie de son ex-mari Sonny, elle commença sérieusement à faire du cinéma dans Come Back from the Five and Dime, Jimmy Dean, Jimmy Dean (Reviens du Monoprix, Jimmy Dean, Jimmy Dean) (1982, 110") de Robert Altman. Puis on la vit avec Meryl Streep dans Silkwood (1984, 128") de Mike Nichols. Elle remporta, au Festival de Cannes, le prix de la meilleure interprétation féminine pour son rôle dans Mask (1985) de Peter Bogdanovitch.
La liste des jeunes cinéastes et acteurs arméniens est loin d'être terminée. On ne citera encore que huit metteurs en scène choisis l'été dernier par l'Union générale arménienne de bienfaisance (UGAB) à New York, qui parraina, le premier "Annual Celebration of Young Armenian Film Makers" (Hommage rendu aux jeunes metteurs en scène). Il s'agit de Nigol Bezjian -- dont nous avons déjà parlé plus haut -- le plus âgé avec ses trente-six ans -- qui présenta son Chickpeas, de Dikran Yazedian de Montréal avec The Golfer (Le joueur de golf) et The Tortoise and the Hare (La tortue et le lièvre), de Nayiri Isahakian de Los Angeles avec The Beer Boys, de Raffi Ekmedjian de Los Angeles, A Nauseous Nocturne (Nocturne nauséeux) et Head Shot (Prise de vue d'une tête), de Mike Tutunjian avec Temperate Habits (Hatitudes modérées) d'après la nouvelle de James Thurber, The Catbird Seat, de Zareh Tjeknavorian de New York avec l'experimental Adam and Eve, d'Albert Khodagholian de Los Angeles, avec The Deep Cry (Le cri profond), et Sylvette Artinian avec Waiting for Mary (En attendant Marie).

Ce passage en revue d'Arméniens liés au cinéma ne mentionne pas -- comment faire autrement? -- des douzaines d'acteurs, de techniciens, de documentaristes. Plusieurs nouvelles organisations se sont constituées afin de promouvoir le film arménien. Espérons que, grâce à elles, nous aurons plus fréquemment des festivals et des projections d'oeuvres arméniennes. Nous ne pourrons certainement pas assez redire l'effet salutaire qu'aura la Rétrospective du cinéma arménien au Centre Pompidou sur les activités futures. Ajoutons, enfin, qu'un centre d'archives cinématographiques est indispensable si nous voulons consigner correctement l'histoire des Arméniens dans le domaine du cinéma. Un tel centre nous encouragerait à étudier un domaine artistique extrêmement négligé.


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