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Le sort des monuments architecturaux arméniens
depuis les voyages de H. F. B. Lynch

          L'Arménie, que Henry Lynch a vue et décrite si minutieusement, n'existe plus. Seule la partie est ("les provinces russes", selon sa propre dénomination), demeure, ayant été rebaptisée République d'Arménie, à la déclaration d'indépendance du 24 août 1990; elle constitue toutefois, aujourd'hui, un territoire beaucoup plus réduit que celui dépeint par l'auteur de Armenia, Travels and Studies, puisque "les provinces turques", ne sont plus en Arménie. Dans cette vaste région de l'Asie Mineure, qui va de l'est de l'Euphrate jusqu'à la frontière dite encore soviétique, il ne reste plus aucun survivant de cette population arménienne qui avait été étudiée en détail par Lynch. Le génocide turc de 1915 a systématiquement annihilé ou chassé avec impunité une nation entière. Le gouvernement turc, pour effacer toute trace du peuple arménien sur le territoire qui était son berceau historique, est allé jusqu'à changer le nom de tous les hameaux, villages et villes des provinces orientales. Plus de 90 % des noms de l'Arménie historique ont été turquifiés; seules ont été épargnées les villes les plus importantes : Van, Bitlis, Erzeroum, Erzindjan. Au fur et à mesure que les historiens turcs progresseront dans leur révision du passé, les nouvelles générations d'Arméniens éprouveront de plus en plus de difficultés à trouver les localités qu'habitaient leurs ancêtres. Les appellations arméniennes restent donc maintenant cachées dans les anciennes cartes étudiées uniquement par des historiens.

          Le génocide commis par les Jeunes Turcs est poursuivi, différemment mais avec vigueur, par les divers gouvernements qui se sont succédé à la tête de l'Etat turc, tout au long du XXe siècle. Il consiste à éliminer les principaux traits distinctifs nationaux des vestiges arméniens : églises et monastères, structures communautaires identifiables en tant que telles, et jusqu'à la totalité de certains centres urbains.

          Les églises arméniennes, qui témoignaient, en silence mais avec noblesse, de seize siècles de vie nationale arménienne, n'ont pas tardé à se transformer en symboles intolérables de la présence historique de l'Arménie. La survie des monuments érigés par les Arméniens est source de grand embarras pour ceux qui ont perpétré le génocide et pour leurs successeurs; plus ces monuments sont nombreux, plus il s'avère difficile de réécrire l'histoire. C'est ainsi que les monuments arméniens se sont trouvés voués à la destruction.

          La politique turque a pris, au moins, les huit formes suivantes à l'égard des monuments de la culture arménienne :

          1. Destruction intentionnelle d'églises, de bâtiments à usage civil et d'habitations par le feu et l'explosif, entre 1915 et 1922. Pratiquement tous les endroits où vivaient des Arméniens ont été touchés. En 1915, l'artillerie a détruit quelque 30 monastères dans la région située entre Van et Mouch; c'est ce dont témoignent Nicole et Jean-Michel Thierry (Revue des Etudes Arméniennes, vol. II, 1964) en rapportant qu'au cours de l'étude qu'ils ont menée sur place en 1964, ils n'ont trouvé aucune trace d'église arménienne dans toute la plaine de Mouch, et jusqu'à Bingöl. Une étude antérieure, faite en 1931 par Kévork Mesrob, montre que, pendant le génocide de 1915-1922, 1.036 églises et monastères arméniens ont été complètement rasés, et 691 autres institutions religieuses en partie détruites. La vieille ville de Van, totalement anéantie, illustre sans doute de la manière la plus visuelle, cette volonté d'annihilation.

          2. Destruction plus tardive, mais tout aussi consciente, de certains monuments, au canon ou à la dynamite. Les églises constituaient des cibles très pratiques pour les exercices d'artillerie pratiqués au cours des manœuvres que l'armée turque menait dans l'est du pays. Les exemples les plus connus de ces agissements sont : les cinq églises du monastère de Khtzkonk' (XIe siècle), les églises de la Sainte-Mère-de-Dieu près d'Ani (XIIIe siècle), de Bagaran (VIIe siècle) et d'Arakelan (XIV siècle).

          3. Destruction par négligence volontaire ainsi que par les encouragements prodigués aux paysans pour qu'ils s'introduisent par effraction dans les lieux. Les pierres finement taillées qui avaient servi à la réalisation des façades des églises arméniennes devinrent de parfaits matériaux de construction préfabriquée pour les habitations villageoises. Exemples : la basilique de Tekor (IVe-Ve siècles), Soradir, à l'est du lac de Van (VIe siècle et plus tard), Abou Ghamrentz à Ani (Xe siècle).

          4. Transformation des églises arméniennes en mosquées, prisons, greniers, étables et fermes, musées. Exemples : la cathédrale de Kars (Xe siècle)reconvertie en musée, l'église d'Ordou en prison, une cathédrale des environs d'Ourfa transformée en mosquée, et la partie non détruite du monastère de Varak utilisée aujourd'hui comme ferme.

          5. Destruction due à l'absence de tout entretien. Toutes les églises arméniennes qui existent encore en Turquie sont menacées par cette forme de destruction. Des exemples en sont fournis par l'église de la Sainte-Croix sur l'île d'Aght'amar (915-922) et par la cathédrale d'Ani (989-1001), deux édifices dont les caractéristiques sont uniques dans l'histoire de l'architecture chrétienne.

          6. Démolition pour construction de routes ou réalisation d'autres travaux publics, comme celle du barrage de Keban sur l'Euphrate. Exemple : l'église du Saint-Sauveur à Ani (1036).

          7. Neutralisation de l'identité arménienne des monuments par effacement des inscriptions arméniennes qu'ils portent. Presque toutes les églises et forteresses arméniennes de Cilicie, l'église d'Ordou et même l'école principale arménienne d'Istanbul en sont des exemples.

          8. En dernier recours, réattribution intentionnelle des monuments, surtout des plus connus, par les historiens d'art, en général à l'architecture médiévale turque de l'époque des Seldjoukides. Les exemples les plus célèbres sont fournis par les églises de Kars et d'Aght'amar, toutes deux du Xe siècle, dont la construction, ironie du sort, est antérieure à l'existence des Turcs seldjoukides.

          Le célèbre lieu de pèlerinage qu'était le vaste monastère de Saint Garabed près de Mouch, vu dans les photos prises par Lynch, n'existe plus, de même que les grandes églises de Tekor, Bagaran, Bagavan, et Varag. Le site entier de la capitale arménienne, la grande ville fortifiée d'Ani, avec ses "mille et une églises", croule lentement à cause des intempéries et des secousses dues aux tremblements de terre répétés sans qu'aucun effort de préservation ou de conservation ne soit fait; alors que de l'autre côté de la frontière, dans la République arménienne, les monuments publiés par Lynch sont aujourd'hui dans un meilleur état qu'ils ne l'étaient à son époque grâce à la volonté de les sauvegarder -- le monastère de Gochavank' (le "Khosh Vank" de Lynch) étant un exemple.

          La Turquie poursuit sa politique de génocide en détruisant les monuments arméniens, alors même qu'elle veut passer aux yeux de l'opinion publique mondiale pour un modèle de la communauté internationale, en souscrivant à divers traités internationaux sur la protection des droits des minorités et de leurs monuments. Elle n'a cessé d'en violer les dispositions, comme l'ont fait savoir à de nombreuses reprises, des observateurs étrangers. Il est interdit, à Istanbul, de restaurer les bâtiments arméniens existants, il n'est pas toléré de procéder à quelque travail de reconstruction ou d'agrandissement que ce soit; quant aux églises et autres propriétés communautaires, elles sont fréquemment confisquées sous le prétexte du droit de préemption. Si une telle attitude est adoptée à l'égard de l'ancienne capitale de la Turquie, n'est-il pas futile de s'attendre à ce que l'on prenne soin des monuments qui se trouvent dans l'intérieur du pays, pratiquement désert?

          Nombre d'experts ont avancé l'idée selon laquelle l'UNESCO, organisation internationale pourvue d'une importante section exclusivement consacrée à la conservation des sites et monuments historiques, pourrait jouer un rôle actif dans la sauvegarde d'édifices tels que les cathédrales d'Ani et d'Aght'amar, au moins, étant donné la place importante qui leur est reconnue dans l'histoire de l'art en général. Mais la constitution de l'UNESCO est rédigée de telle manière que, pour qu'elle puisse consacrer des fonds à une œuvre de conservation, le gouvernement, qui a pouvoir sur la région où le monument concerné se trouve, doit lui faire parvenir une invitation. En outre, de nombreux experts ont formulé des mises en garde quant au fait que toute préoccupation ouvertement déclarée de l'UNESCO eu égard aux monuments arméniens risquait de conduire à des effets inverses de ceux que l'on souhaiterait.

          Les instances internationales ont souligné plus d'une fois la défaillance turque envers la sauvegarde des monuments arméniens dans leurs rapports et publications : le Minority Rights Report n° 32, sur l'Arménie (Londres, 1976) ; le Tribunal permanent des peuples en avril 1984 (Le Crime de Silence, le génocide des Arméniens, Flammarion, 1984) ; la résolution du 18 juin 1987 du Parlement européen à Strasbourg sur les conditions de l'entrée de la Turquie dans la CEE ; et le symposium international "La protection du patrimoine architectural arménien", tenu sous le Haut-Patronage du Ministre de la Culture, du 12 au 14 avril 1990 au Palais de l'Europe à Strasbourg.`

          Le gouvernement turc continue à agir avec cynisme sur deux tableaux, adhérant officiellement aux accords internationaux qui intéressent les monuments des minorités, tout en continuant à s'appliquer à les détruire. Aujourd'hui, la Turquie détient encore les terres et biens arméniens qu'elle a illégalement saisis en 1915 et par la suite, violant de ce fait le droit international et la Convention sur le génocide, dont elle est signataire. Le génocide ne doit pas être un moyen d'acquérir des terres et des biens. Quant aux lieux de culte, ils ont en général été respectés par tous les peuples. En Turquie, il conviendrait que les monuments religieux soient placés sous la juridiction du Patriarche arménien de Constantinople qui pourrait veiller à leur conservation.

          Les édifices chrétiens d'Arménie survivent depuis quinze siècles. Ils se sont trouvés, de temps à autre, à l'abandon dans les régions isolées du pays où on a cessé de s'en occuper mais sans jamais leur enlever leur dignité. Aujourd'hui, ils sont détruits par des vandales, paysans, nomades ou militaires auxquels l'attitude de leur gouvernement a enseigné le manque de respect.

          Des églises qui tiennent encore debout, en dépit des éléments naturels ou des tremblements de terre, et ce, depuis des millénaires, auront disparu en quelques décennies, au cours de notre grand siècle de restauration et de conservation. Il y a peu d'espoir que cette destruction s'arrête, même si des experts de plusieurs pays déploient des efforts courageux pour répertorier, photographier et faire connaître ces monuments dans des publications, tant que les gouvernements du monde n'auront pas publiquement reconnu le génocide des Arméniens -- ce que le Président Mitterrand a fait en 1984 -- et que, tous ensemble, ils n'auront pas persuadé l'Etat turc d'en faire autant.

          Une fois que cela aura été fait, il sera alors possible d'espérer que les monuments qui ont survécu puissent être officiellement restitués aux autorités arméniennes qui seront responsables de leur conservation. Que cette exposition, organisée presque cent ans après la visite de H. F. B. Lynch en Arménie, pose un jalon de plus pour la protection et la préservation de ces églises nobles et sacrées!

               Dickran Kouymjian
               Professeur d'arménien
               INALCO


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