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Requiem pour Paradjanov : Réflexions à propos d'un collage Quand j'ai revu Sergueï Paradjanov à Tbilissi en mai 1987, il m'a offert un collage composé de photographies découpées. C'était si bien fait qu'à première vue il m'a été difficile de déchiffrer les divers éléments juxtaposés, empreints à la fois de réalisme et de surréalisme. Au bas de ce collage de vingt centimètres sur trente, six musiciens d'âge mûr sont assis sur de simples chaises en bois. Chacun tient à la main un instrument caucasien; de gauche à droite : un tambour, quatre flûtes en bois, des zourna s, semblet-il, et un kémantcha. Ils regardent gravement, droit devant eux. Six portraits –une jeune femme et cinq enfants-- frôlent la tête de chacun d'eux. Est-ce une salle de concert? Une galerie, le soir d'un vernissage? Sont-ils Géorgiens ou Arméniens? Estce à Tiflis ou à Erévan? Derrière ces musiciens hiératiques, le pan d'une façade en bois sculpté, de style néo-baroque, forme un fond architectural à deux niveaux. Dans la partie supérieure s'ouvre une fenêtre où apparaît Sergueï Paradjanov (en couleurs, en contraste avec le reste qui est en noir et blanc) à la barbe toute blanche. Le visage serein, lui aussi regarde devant lui, tout comme les musiciens. Il porte à la main une cruche d'où jaillit un bouquet de roses rouges. Tous sont absorbés dans le même spectacle. Mais que se passe-t-il? En me donnant ce tableau, l'artiste a écrit au dos une dédicace en russe : «"Requiem". Un souvenir pour Tigran -- Sergueï Paradjanov. Tiflis. 24 mai. Eté 1987.». Il m'a expliqué en détail qu'il s'y est représenté en tant qu'être vivant, participant activement à ses propre funérailles. Les musiciens sont là pour pleurer son départ. Comment ne pas penser à cette oeuvre maintenant que Paradjanov nous a quittés? Cette fantasmagorie est devenue aujourd'hui réalité parce qu'il a bel et bien assisté à ses obsèques. Des musiciens y étaient présents, comme il l'avait souhaité. Dans le cercueil, son visage était toutefois plus grave. Il avait perdu la tranquillité apparente qu'il avait à l'Hôpital Saint-Louis de Paris et sur le collage. Il s'était, cependant, préparé à la mort longtemps avant qu'elle ne survienne. Ce collage nous mène à l'imaginer, en tant que citoyen ordinaire, une gerbe de fleurs à la main, mêlé à la foule de milliers d'admirateurs rendant hommage à l'artiste-cinéaste, lors des diverses étapes de ses funérailles à Erévan. Au-dessous de la dédicace, il a signé «Sergueï» une seconde fois, d'une manière plus stylisée cette fois, et il a dessiné son autoportrait biographique, c'est-à-dire une sorte d'emblème de sa vie. Son profil est surmonté d' une auréole, et le visage entire est traversé par trois lignes parallèles, fils de fer barbelés représentant ses trios emprisonnements. Paradjanov apparaît donc comme un prisonnier sanctifié, son nimbe confirmant sa canonisation, pourrait-on dire. Plus bas, un quatrième fil, plus court, est coupé par une paire de ciseaux symbolisant sa créativité qui l'a sauvé du goulag, ciseaux avec lesquels il a façonné des collages ou taillé des costumes. Entre la signature de son prénom et son profil, se détachent une étoile à cinq branches qui est son porte-bonheur, et une sorte de cercle barbelé à l'intérieur duquel se trouve une tache diffuse qu'il a faite en enduisant son pouce d'encre puis en le pressant sur le carton, imitant ainsi le geste que chaque détenu est forcé de faire. Quant à la figure arrondie, elle est son coeur qui encercle cette empreinte digitale afin d'en atténuer, d'en humaniser l'évocation sinistre. Que de fois l'ai-je vu exécuter au printemps 1987 ce portrait biographique déjà familier grâce aux dessins faits en prison et envoyés notamment à ses amis de France qui essayaient d'obtenir sa libération! Image à la fois triste et pleine d'espoir! Sergueï Paradjanov en était le reflet exact. Ni heureux ni morose, mais toujours content et joyeux en apparence. Ses rares colères se manifestaient à l'encontre des systèmes et des institutions, rarement à l'égard des individus. Paradjanov débordait non seulement de force créatrice, mais aussi d'énergie physique. Toujours en mouvement, il possédait un pouvoir extraordinaire de concentration; en quelques secondes, à l'aide de chiffons, de débris, il pouvait créer une mosaïque, un collage, une icône, ou le petit modèle d'un costume pour son prochain film. C'est de cette manière que beaucoup de ses chefs d'oeuvre ont été conçus. Les pierres, les échantillons de tissu, les objets jetés, tout était destiné à la création. Il attachait de la valeur à tout ce qui existait, et en utilisant des rebuts, il revalorisait les éléments banaux de la vie quotidienne, ceux auxquels nous ne prêtons plus attention. C'est pourquoi, en sa compagnie, on ressentait de la joie, une excitation faite de plaisir pur, un bien-être total. On oubliait le reste. La force de cette énergie créatrice attirait vers lui tout le monde. Il n'était nullement intéressé par la possession : ni celle des gens, ni celle des biens, alors qu'il lui aurait été facile de les avoir. Ses voisins pauvres et presque illettrés lui étaient plus chers que certaines grandes personnalités. Quant à sa gentillesse, elle était constante et son hospitalité était légendaire. Dans sa chambre de l'Hôtel Ani à Erévan, où il avait logé pendant presque deux mois en 1987 pour un tournage qui n'a jamais eu lieu, il accueillait quiconque désirait le voir : amis, étrangers, enfants. . . . Ce collage témoigne d'ailleurs de sa générosité. A chaque instant, il se donnait et donnait ce qu'il possédait. Les jeunes cinéastes ou artistes lui étaient particulièrement attachés, simplement parce qu'il les écoutait, les encourageait, les aidait, les conseillait sur un pied d'égalité. Depuis le tournage de Couleur de la grenade (Sayat Nova) en 1969 aux studios Hyefilm, tous ses collaborateurs lui vouent de l'adoration. Lorsqu'un aprèsmidi d'avril 1987 il est arrivé aux studios d'Erévan afin de discuter, entre autres, du scénario d'un film sur "Ara le Bel", le bruit de sa présence dans la "Cinecittà" arménienne s'est vite propagé de couloir en couloir, d'étage en étage. Tous voulaient le voir, le saluer, l'embrasser, parler avec lui. Pendant deux jours, ce fut un éblouissement parce que Paradjanov était de retour. Devant ce génie bouleversant, tout pâlissait. Mais il y eut des esprits chagrins et médiocres qui ressentirent un certain contentement lors de ses incarcérations ou quand il était isolé dans sa maison de Tbilissi, privé du droit d'exercer son métier. Durant ces quinze ans d'assujettissement, il continua néanmoins de créer : des centaines de dessins, de collages et de 'bri-collages" artistiques furent ainsi légués à l'Arménie, et se trouvent aujourd'hui au Musée Sergueï Paradjanov, proche de l'Eglise Saint Sarkis à Erévan. C'était avant tout un artiste qui avait choisi le cinéma comme principal véhicule de son expression. Les quatre longs métrages de sa maturité -- Les Chevaux de feu, Couleur de la grenade, La légende de la forteresse de Sourami, Achik Kerib -- sont tous des tableaux exécutés à travers le temps. Et comme pour ce "Requiem", ce sont aussi, sur le plan décoratif, de superbes collages. Mais au-delà de cette maîtrise technique, il y a évidemment un mystère profondément symbolique perçu en particulier dans Couleur de la grenade, l'épopée du poète Sayat Nova. La grande différence étant que pour ce film, il n'a pas utilisé des rebuts, mais l'art d'une nation entière : peinture, architecture, textiles, manuscrits, ainsi que traditions, le tout préservé dans cet énorme collage cinématographique, le tout ressuscité et réintégré dans notre vie quotidienne par la magie de Sergueï Paradjanov. |
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