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BILAN DE LA CONSERVATION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL ARMENIEN

Les participants de ce symposium représentent collectivement la génération qui a systématiquement fait l'inventaire des vestiges de l'architecture arménienne, soit en Arménie historique aujourd'hui sous contrôle turc, soit en Iran, soit au Nakhitchevan, soit au Karabagh, soit en Géorgie, soit en République d'Arménie. Bien que nous ayons tendance à croire que le processus de préservation d'un héritage culturel par un inventaire détaillé est une science moderne, en réalité ce processus remonte aux obsessions des souverains de l'Antiquité mésopotamienne, comme Assurbanipal, et a été pratiqué à diverses époques.

Monsieur Parent a éloquemment décrit la conception complexe de la préservation et le rôle ambigu de la violence sur cette question. La science moderne de la conservation prouve bien qu'une culture est plus amplement définie, cataloguée et préservée quand elle est déjà morte ou mourante ou encore quand elle est gravement menacée. Ainsi, si le grand historien de l'Age d'Or arménien, Movses de Khoren, essaya de préserver dans son oeuvre les chants de Goghtn et l'épopée de Vahagn, c'est parce qu'il savait que ces poèmes et leurs créateurs étaient en voie de disparition. De la même manière, si les philologues, anthropologues et ethnologues comme G. Servantstiants, E. Lalayants, et M. Abeghian ratissèrent la campagne arménienne pendant les dernières décennies du XIXème siècle et les premières années du XXème, ce fut pour collecter la vaste littérature orale qui y était fécondée depuis des millénaires, et pour transmettre eux aussi cet héritage qui était en marche. Il en fut de même dans le domaine de la musique traditionnelle arménienne. Komitas Vardapet avait bien compris que le début des temps modernes signifiait la destruction de ce même environnement, qui, pendant des siècles, fut la source de la culture musicale. Le Génocide de 1915 fut un accélérateur de ce processus d'extinction mais aussi de préservation.

Monsieur Parent a également parlé de la fragilité d'une culture. La tradition orale littéraire ou musicale est sans doute l'aspect le plus vulnérable d'une culture nationale. La préservation d'une culture orale (dans le cas de l'expérience arménienne) est vraiment miraculeuse. Combien plus solides apparaissent les œuvres architecturales, en particulier les églises arméniennes bâties entièrement en pierre, restées debout, presque sans altérations, depuis des siècles. L'idée, qu'elles aussi sont fragiles, n'est née qu'après la catastrophe de 1915, même si des pionniers, comme T. Toramanian, avaient commencé à les répertorier avant cette date.

La vie créative de l'architecture en Arménie historique a cessé de fonctionner définitivement en 1915. La forme principale que l'architecture arménienne avait produite, c'est-à-dire l'église, a été officiellement rejetée comme expression de cet art dans la République arménienne après 1921. L'architecture arménienne est alors devenue, pour la première fois dans la longue histoire de la nation, un art purement séculaire.

C'est après la seconde guerre mondiale que les survivants du Génocide ont vraiment compris que les changements dramatiques de l'histoire, de la géographie et de la société, soit la structure même de la culture arménienne du premier quart du vingtième siècle, étaient permanents et apparemment irréversibles. Ce fut à ce moment que des efforts intensifs sur la documentation des vestiges d’une tradition visiblement morte commencèrent à être entrepris systématiquement. Les édifices qui ont survécu à cet héritage sont restés orphelins, sans parents adoptifs ni orphelinat. La violence et la destruction du début de notre siècle furent les catalyseurs de l’inventaire des monuments en Arménie turque et aujourd'hui en Azerbaïdjan et au Nakhitchevan, ainsi que de leur préservation dans la République arménienne.

A Erévan, le Comité pour la conservation des monuments historiques, les instituts d’architecture, et d'autres organismes consacrés à la protection des monuments font un travail remarquable. Cet effort fut mené, dans un premier temps, par des architectes comme A. Tamanian, V. Haroutiunian, B. Arakélian, A. Sahinian et S. Mnatzakanian; il est poursuivi à présent par des spécialistes comme A. Ayvazian, L. Barseghian, B. Karapetian, S. Karapetian, M. Hasratian, G. Ghafadarian et R. Abgarian. Un travail identique est mené parallèlement en diaspora pour photographier et répertorier dans des conditions difficiles et même dangereuses les monuments arméniens en Turquie. La restauration et la conservation de ces monuments sont bien sûr hors de question sauf en Iran, et demain, peut-être, à Ani et Aght’amar. Cette initiative fut prise en Italie par P. Cuneo et ses collègues de Rome, ainsi que par A. Alpago-Novello et ses collègues de Milan, par A. Haghnazarian, H. Hofrichter et d’autres en Allemagne, par N. et J.-M. Thierry, G. Boudoyan, M. Basmadjian, "Terre et Culture" et d’autres en France, et par V. Parseghian, R. Edwards et d'autres aux Etats-Unis.

Tous ces architectes et savants se retrouvent dans notre symposium soit en personne soit symboliquement. Les interventions de cette réunion, ayant pour objet la sauvegarde d’un patrimoine pan-arménien marquent un moment historique. La vie créative de l’architecture arménienne a définitivement cessé. Il est donc de notre tâche de garantir que cet art ne disparaisse pas et qu'il s’intègre pleinement dans la riche histoire de l’art chrétien.

Dickran Kouymjian
Professeur d'arménien
Institut des langues orientales, Paris
et
Haig Berberian Professor of Armenian Studies
California State University, Fresno


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